Le Monde, 1 er mai 2004

 

Le Sud a besoin des villes du Nord
par Christian Ferrazino et Abdoulaye Wade

Issus du paiement des intérêts de la dette qui pénalisent outrageusement les pays en développement, notamment les plus pauvres, les flux financiers Sud-Nord, représentent une situation intolérable. Il appartient aux co-responsables de l'endettement dans les pays industrialisés de solder de toute urgence cette situation tant elle est incompatible avec une action sérieuse de lutte contre la pauvreté. L'éthique exige également que les instances politiques compétentes au niveau national et global prennent les mesures qui s'imposent pour réduire les disparités les plus criantes, du moins celles qui concourent directement au maintien d'une frange croissante de la population mondiale au-dessous du seuil de pauvreté. Ces tâches relèvent des acteurs politiques épaulés par leur administration nationale spécialisée.

Toutefois, avec l'affaiblissement du leadership politique, les administrations compétentes tant au niveau national qu'international se sont peu à peu imposées comme les seuls gestionnaires des questions du développement et restent peu perméables aux critiques face aux résultats de leurs engagements.

Le défi de la pauvreté et de ses effets induits ne peut plus cependant rester confiné dans les seules mains des agents spécialisés de l'Etat. Il implique désormais une mobilisation totale de toutes les composantes de la société et la mise en œuvre de perspectives de développement sur la base d'une aspiration intellectuelle profondément partagée. Celle-ci est d'autant plus vitale que l'absence de visions a facilité dans les années quatre-vingt les dérives ultra-libérales qui ont profondément contribué à aggraver la situation. Or, le combat contre la pauvreté ne sera pas gagné sans l'implication des pouvoirs locaux. Leur connaissance du terrain apparaît plus que jamais indispensable à l'efficacité des programmes. Leur participation à la définition de nouvelles stratégies est d'autant plus souhaitable qu'ils sont déjà engagés dans des partenariats avec les autres acteurs du développement du secteur privé et de la société civile.

Cette ouverture qui préfigure les nouvelles formes de gouvernance conditionne le succès des démarches nécessaires à la réduction de la fracture sociale. Elle conduit les responsables locaux à partager leurs expériences avec tous les autres acteurs susceptibles d'en profiter, notamment dans les pays moins privilégiés. De nombreuses coopérations sont déjà en cours. Il est regrettable que les experts du développement ne leur rendent pas suffisamment justice. L'action internationale émergente des pouvoirs locaux s'inscrit pourtant dans l'histoire et elle est stimulée par les efforts de décentralisation tendant à responsabiliser de manière croissante les collectivités territoriales.

La « coopération décentralisée » représente un phénomène particulièrement intéressant en raison même du nombre de collectivités qu'elle permet de mobiliser. Les avancées de cette forme de coopération ont jusqu'à présent privilégié le développement local à travers l'éducation, la formation, la santé, la culture et l'appui institutionnel. Elles favorisent une forme d'expertise militante et constituent l'un des remparts les plus sûrs contre les méfiances des citoyens du Nord à l'égard de l'aide publique. Elle permet, en sus, aux villes de développer des savoir-faire qui ne sont pas sans effet multiplicateur sur leur propre possibilité de développement.

Plus de la moitié des hommes et des femmes du monde vivent dans les villes et aspirent à une meilleure qualité de vie, à plus de sécurité, à plus d'humanité et de convivialité. Les pouvoirs locaux ont dès lors un devoir d'agir. Non pas en se substituant aux organismes internationaux chargés de la régulation internationale mais en tant que multiples points d'ancrage pour humaniser une mondialité dont les avantages sont indûment accaparés par une infime minorité de la population mondiale.

De nombreuses manifestations dans la mouvance du mouvement Attac attestent la volonté de millions d'individus de se regrouper pour que la gestion du monde ne soit pas assurée sur les seuls critères marchands. Les villes et les collectivités locales représentent dans ce contexte les relais les mieux équipés pour assurer des politiques de développement qui mettent véritablement l'Homme au centre de ses préoccupations.

Un pouvoir de proximité propre à satisfaire les besoins les plus pressants des individus est une des conditions du développement de la mondialisation. L'intérêt croissant des citoyens, dans les pays industrialisés comme dans les pays en développement, pour l'action locale, l'importance prise par les élections des maires des plus grandes villes du monde, l'intérêt porté par les médias aux initiatives de certains leaders locaux pour humaniser la vie quotidienne de leurs concitoyens en sont autant de témoignages.

En se regroupant aujourd'hui dans une organisation fédératrice, ctés et gouvernements locaux unis, les pouvoirs locaux expriment le désir d'assumer des fonctions qui, jusqu'à ce jour, sont du ressort des seuls Etats. La qualification « d'ONU des villes » de cette nouvelle organisation qui sera formellement entérinée à Paris au début mai lors d'un premier congrès mondial est à cet égard fort révélatrice.

Les décisions des collectivités locales d'engager une part croissante de leur budget dans la coopération internationale, à l'instar de la Ville de Genève qui consacrera, dès 2005, 0,7 % de son budget à l'aide au développement, ainsi que le renforcement des« coopérations décentralisées » sont également des éléments significatifs d'une volonté de s'imposer comme les acteurs à part entière de la mondialisation. Un rôle qui leur est malheureusement encore contesté dans plusieurs Etats qui refusent de se départir de ce pouvoir régalien. Pourtant, les échecs de l'aide publique et, dans une moindre mesure, les difficultés des ONG à relayer cette aide, devraient inciter les pouvoirs publics à fonder une part croissante de leur action d'entraide à travers les collectivités locales.

C'est dans cet esprit que Genève et Lyon, la province de Turin ont décidé avec le Sénégal et Dakar de créer un Fonds de Solidarité Numérique (FSN).

Le FSN ne constitue pas seulement un fonds de plus pour dispenser des ressources dans le tiers monde. C'est la première démarche qui appelle et implique tous les partenaires du développement à œuvrer en commun pour résoudre le principal défi du développement : l'accès de tous nos concitoyens à la société des savoirs. La stabilité internationale, plus que jamais, en dépend.

Au-delà de leur reconnaissance, c'est en effet par le partage de ces savoirs que nous pourrons espérer vivre en bonne harmonie et préserver nos chances de développement au Nord comme au Sud. Le FSN, en invitant les Etats, la société civile, les acteurs du secteur privé et l'ensemble des pouvoirs locaux dans une démarche commune, jette les bases d'une nouvelle action solidaire qui, seule, nous permettra de relever le défi de la société de l'information.

Il n'est pas dans l'intention de ce Fonds de se substituer aux mécanismes de financement déjà existants mais de les compléter en apportant une réponse spécifique aux besoins urgents des collectivités locales dans les pays en développement pour réduire leur « retard numérique. » C'est l'une des conditions incontournables de leur essor économique et politique.

Le FSN ne prendra pas le relais des institutions traditionnelles de financements et il s'est d'ores et déjà prononcé pour une étroite collaboration avec ces derniers. Il entend aussi impliquer les Etats et le secteur privé dans une gestion tripartite de ses ressources. Cette collaboration entre tous les acteurs du développement reste aujourd'hui encore impossible ce qui interdit de fait l'accès des collectivités du Sud aux bénéfices de l'ère numérique avec, en plus, le risque d'aliéner leurs patrimoines culturels.

Notre souhait, aujourd'hui, est d'engager le plus grand nombre de gouvernements locaux et nationaux et d'entreprises privées à soutenir le nouveau Fonds de solidarité numérique pour combattre l'apartheid culturel que représente la déconnexion du Sud au monde de l'Internet. Le fossé numérique concerne, en premier lieu, les agglomérations ; il n'est dès lors pas sans signification que la première initiative pour relever ce défi provienne des villes. Nous sommes convaincus qu'il peut être relevé à partir de notre détermination et de nos savoir-faire. Si nous savons unir nos efforts, nous démontrerons que les pouvoirs locaux peuvent pleinement assumer les responsabilités nouvelles qui leur reviennent sur la scène mondiale.